Léa et Frédéric* se sont connus il y a sept ans lors d’une réception, alors qu’ils étaient tous deux dans la mi-trentaine. Léa se trouvait là un peu par hasard, un ami lui ayant demandé de l’accompagner à la dernière minute au lancement d’un documentaire. L’ami de Léa étant l’ami d’un ami de Frédéric, qui avait participé à la réalisation du film, les deux jeunes gens avaient fait connaissance, s’étaient plu et quelques semaines plus tard, emménageaient ensemble. Léa avait un fils d’un premier mariage en garde partagée, Frédéric n’avait pas d’enfants, ils travaillaient tous les deux dans le milieu des communications, adoraient leurs boulots respectifs et s’aimaient énormément, même si après sept ans, leurs ébats n’avaient peut-être plus la ferveur et la passion de leurs débuts.
Après plusieurs années vécues dans le même appartement, Léa et Frédéric ont acheté leur première maison au printemps dernier. Un samedi, alors qu’elle vide la remise de l’appartement qu’ils se préparent à quitter, Léa retrouve un vieux PC et une boîte de disquettes. La découverte la fait sourire. L’ordinateur lui fait l’effet d’un dinosaure. C’est celui qu’utilisait Frédéric quand ils se sont connus, ça ne fait tout de même pas si longtemps que ça, mais déjà plus personne n’utilise ce genre de disquettes et rares sont les ordinateurs qui parviennent à les lire ! Frédéric étant à sa partie de tennis hebdomadaire, Léa met l’appareil de côté, avec l’intention de lui demander à son retour s’il veut s’en débarrasser ou pas. Elle poursuit le ménage de la remise puis va se faire un café. Quelques minutes plus tard, tout en le sirotant, elle revient dans la remise et son regard tombe sur le PC. Curieuse, elle le met en marche. Elle a l’impression de faire un voyage dans le temps tellement tout, de l’interface jusqu’aux programmes, lui parait révolu. Elle joue à quelques jeux, tente de se connecter, abandonne bien vite puis insère une des disquettes retrouvées.
Elle n’a aucun problème de conscience ce faisant. Quand elle a connu Frédéric et qu’il utilisait cet ordinateur, il n’avait pas de mot de passe, il n’y faisait rien de bien privé, aucune manœuvre bancaire ou financière et tous deux utilisaient l’ordinateur de l’autre sans souci et sans jamais avoir l’impression d’être indiscret. L’ordinateur d’Frédéric lui servait à écrire des textes, à jouer à quelques jeux en ligne ou encore, tout comme Léa à l’époque, à aller sur des sites de clavardage. Tous deux, avant de se connaître, étaient des fans des sites de clavardage, il ne leur avait pas fallu beaucoup de temps pour le découvrir quand ils s’étaient connus, mais ni l’un ni l’autre n’avaient jamais attaché beaucoup d’importance à ces ébats virtuels passés et surtout, n’y étaient jamais retournés depuis leur rencontre.
Léa insère donc une première disquette étiquetée tout simplement Novembre ’01 et sourit quand elle en comprend la teneur. La disquette est pleine de copiés collés de conversations entre divers utilisateurs d’un chat. La jeune femme reconnaît les « rooms » de Yahoo Chat, où elle a elle-même tellement clavardé. Fascinée, elle se met à lire ces échanges souvent intimes et même érotiques et bien vite reconnaît Frédéric derrière différents pseudos, tels que Marquis Noir ou Vicomte69. Elle insère une deuxième disquette, étiquetée Mars ’02 sur laquelle elle retrouve de nouveaux échanges qu’elle parcourt d’un œil un peu distrait jusqu’à ce qu’un trouble l’envahisse quand elle tombe sur deux noms qui lui semblent des plus familiers. L’un des intervenants s’appelle Opale, l’autre MisterOne et Léa se souvient tout à coup. Avant de connaître Frédéric, elle a passé près de deux mois à tchatter presque tous les soirs sous le pseudo d’Opale avec un dénommé MisterOne et voilà que ce qu’elle retrouve sur l’écran, ce sont tous les échanges qu’Opale et MisterOne ont eu pendant ces deux mois ! Léa rougit presque en relisant ces phrases parfois très osées. À l’époque, les webcams étaient encore rares et les tchatteurs communiquaient surtout par l’entremise des mots, sans que personne ne sache vraiment de quoi l’autre, ou les autres, avaient l’air.
Léa comprend alors qu’avant même de se rencontrer par hasard, elle et Frédéric ont vécu pendant deux mois une histoire aussi torride que virtuelle sur Internet. Amusée, elle retourne dans la cuisine, saisit son téléphone cellulaire et en souriant, se met à composer un texto pour Frédéric : « MisterOne, I miss u… À ce soir… Opale ».
Et finalement, Frédéric a conservé son vieil ordinateur… et ses disquettes. On ne sait jamais, ça peut toujours servir.
* Les prénoms sont fictifs