Les réseaux des cœurs brisés
23 juillet 2009 - Monique Crépault
Au tout début de Facebook, les observateurs étaient étonnés de voir avec quelle facilité les utilisateurs acceptaient de rendre publiques leurs relations amoureuses. Les garçons faisaient des déclarations sur les « murs » de leurs dulcinées, les couples se dépêchaient d’annoncer leur liaison. Puis les liaisons se sont défaites…
Comment annonce-t-on qu’on vient de rompre avec quelqu’un ? Plus besoin de demander à l’autre de s’asseoir sur le sofa, le temps de lui expliquer pourquoi la relation ne fonctionne plus. On remplace tout simplement « marié » pour « célibataire » sur notre profil Facebook et ce faisant, tous nos « amis » sont au courant de notre changement d’état. Quand on publie un message sur Facebook, Twitter ou MSN, peu importe par quel moyen, message personnel, mur ou conversation, on s’attend à ce que tous nos contacts en soient avertis.
Un jour, en ouvrant Facebook, Molly Hoffman est tombée sur un message lui annonçant le changement de profil de ses parents, le tout orné d’un petit cœur rouge brisé en deux, symbole de rupture. Aujourd’hui, le père de Molly n’est plus l’« ami » de sa mère, mais il est encore celui de sa fille. « La mère de Molly, explique-t-il, surgit toujours à un moment donné dans l’application « Les gens que vous connaissez peut-être ». J’ai beau cliquer sur le X pour la faire disparaître, elle revient toujours, s’est-il indigné. Et sa photo de profil n’est même pas d’elle, c’est celle de notre chien ! »
Georgina Hobbs-Meyer a pour sa part découvert que son mari s’adonnait au cybersexe. Malgré son profil qui l’annonçait en tant que « marié », Greg poursuivait une relation sur Facebook avec une femme rencontrée lors d’une fête. Georgina l’a appris un jour quand son mari a dû soudainement quitter la pièce où se trouvait son ordinateur. Curieuse, Georgina a jeté un coup d’œil sur l’écran et s’est retrouvée en plein cœur d’une suite de messages poétiques et amoureux ponctués de cœurs et de lèvres qui embrassent. Georgina se sentait comme dans un soap hyperréaliste. Le couple, marié depuis six mois, a divorcé quelques mois plus tard.
La Britannique Emma Brady s’était inscrite à Facebook après que ses collègues de travail lui aient expliqué à quel point c’était amusant, mais elle ne l’a pas trouvé drôle quand quelque temps plus tard elle a reçu un appel d’une amie qui habite au Danemark qui lui demandait si elle allait bien. Elle venait de lire sur Facebook un message du mari d’Emma annonçant : « Neil Brady vient de terminer son mariage avec Emma Brady ». Emma ne se doutait pas du tout que son mari voulait un divorce. « Nous étions comme n’importe quel autre couple, a-t-elle déclaré. Nous avions nos hauts et nos bas mais, pour autant que je sache, tout allait bien entre nous. » Une Canadienne qu’elle ne connaissait ni d’Ève ni d’Adam avait même commenté l’annonce de Neil en écrivant qu’il « était beaucoup mieux sans Emma ».
Peu après que Patrick ait annoncé à sa femme Tammie qu’il voulait divorcer, celle-ci a publié un mot sur son « mur » disant qu’elle était à la fois blessée et en colère. Embarrassé par le fait que collègues, clients, amis et parents puissent voir l’évidence de ses ennuis matrimoniaux, Patrick a fait disparaître le mot et bloqué sa femme de sa liste d’amis. Celle-ci a rétorqué en empruntant le profil d’un ami commun pour pouvoir voir le mur de Patrick et envoyer des courriels à certaines de ses « amies ». Selon Patrick, les courriels étaient quasiment diffamatoires. Tammie affirme qu’elle les a tout simplement informées qu’il était marié et qu’il avait des enfants, détails dont il ne faisait pas mention sur son profil Facebook !
En janvier 2009, Chelsy Davy, petite amie en titre du Prince Harry depuis trois ans, a changé son profil pour indiquer qu’elle était dorénavant célibataire. Ce faisant elle signifiait d’un seul coup qu’elle n’était pas intéressée à discuter du fait avec qui que ce soit, médias ou « amis », et qu’elle contrôlait totalement la situation.
Jimmy Wales, le fondateur de Wikipedia, a utilisé son propre site web pour annoncer la fin d’une relation.
Michaël Chopra, un footballeur anglais, a appris via Facebook que celle qui était sa femme depuis sept mois avait changé son profil, passant de mariée à célibataire.
Linda a récemment décidé de retirer son chum de sa liste d’amis parce qu’elle ne pouvait plus supporter de lire les commentaires qu’écrivaient les autres filles qui ignoraient qu’il était en relation avec Linda ou avec qui que ce soit. « Si Julien change le moindrement son profil, a-t-elle expliqué, toute ma famille et mes amis se feront un plaisir de m’en avertir. Je lui fais confiance et j’espère qu’il ne fera rien d’idiot. »
Les sites de réseautage, il n’y a pas à dire, c’est merveilleux quand on veut communiquer avec les autres. Mais quant on ne veut plus, ça devient plus compliqué. Une grande partie du plaisir que l’on retire de ces sites provient de l’affichage de notes ou d’opinions personnelles. Malheureusement le cyberespace n’héberge que des humains et les humains peuvent parfois avoir des comportements et des opinions très virulentes. On retrouve sur Facebook de nombreux groupes dédiés aux ex (ex-mari, ex-femme). L’un d’eux, I Hate My Ex-Husband, compte 289 membres tandis qu’un autre, I Hate My (Soon to Be) Ex-Wife She’s Such a Bitch Fan Club, en compte 119. Plus près de chez nous, “Je déteste mon ex-e” compte actuellement 27 membres.
Aussi distrayante ou thérapeutique qu’elle soit, l’expression en ligne de nos émotions et de nos faits et gestes représente un risque auquel il vaut mieux songer. Les avocats s’intéressent de plus en plus à nos cyberprofils et c’est maintenant la routine pour tout avocat d’aller vérifier la présence de leurs clients (ou des accusés) sur le web. On en déduit qu’il vaut mieux ne rien laisser passer qui pourrait être utilisé contre soi. Une mère qui assure à son avocat qu’elle ne boit pas verra sa cause anéantie si l’on peut voir sur Facebook des photos d’elle prises lors d’une innocente fête entre amis, où on la voit boire. Un homme qui s’affiche comme célibataire sans enfants, mais qui en a deux en réalité, ne réussit qu’une seule chose : jeter le doute sur sa franchise.



