L’étrange cas de Park Dae-Sung
23 octobre 2009 - Monique Crépault
La crise arriva et confirma les prophéties de Minerve qui continua à prophétiser. Plus il prédisait, plus ce qu’il prévoyait se produisait, à tel point qu’à l’automne 2008, ses écrits se classèrent parmi les cinq pages les plus lues en Corée du Sud.
Le succès de Minerve était devenu tel qu’on pouvait avoir l’impression que c’est lui qui dirigeait toute l’économie. Les gens, bien sûr, se mirent à spéculer sur sa vraie identité, croyant entre autres que c’était peut-être un membre du gouvernement qui utilisait l’anonymat pour pouvoir dire la vérité sans mettre sa carrière en péril. À la fin août Minerve critiqua une alliance que la banque de Corée s’apprêtait à faire avec un associé financier qui, selon le faux expert, allait bientôt faire banqueroute, ce qui priverait les Coréens de 80 millions de dollars. Sa prévision s’avéra juste et dès lors Minerve devint celui que les médias surnommaient le « président en économie d’Internet ».
Quand les médias se mirent à parler de Minerve comme d’un oracle, Park devint un peu plus frileux : il ne voulait pas être démasqué. Il n’était pas un spécialiste et n’avait aucun diplôme en économie. Il était bien conscient que s’il avait écrit sous son propre nom, personne ne l’aurait écouté. En tant que Minerve par contre, Park pouvait dire ce que personne n’osait dire, mais que tout le monde voulait entendre.
Un jour d’octobre, un représentant du site web hébergeant le blogue de Minerve appela Park Dae-Sung, lui demandant s’il l’autorisait à transmettre son nom à un journaliste. Park prit peur, son masque se déchirait. Ses écrits devinrent plus timorés, plus discrets, ce qui n’empêcha pas, quelques semaines plus tard, le ministre des finances du pays de demander plusieurs fois à Minerve de se faire connaître et de corriger les fausses idées qu’il propageait sur la politique économique du pays. Comme les demandes restaient sans réponse, le ministre de la justice annonça alors qu’il y aurait enquête afin de déterminer la vraie identité de Minerve.
Park prit peur et publia au début 2009 un dernier billet expliquant qu’il devait maintenant se taire et dans lequel il multipliait les détails sur sa soi-disant vie de redoutable financier, suppliant ses lecteurs de ne pas faire les mêmes erreurs que lui et de se détourner d’une vie basée sur l’accumulation et le profit. Deux jours plus tard, Park était arrêté à son appartement et incarcéré. Pendant le procès qui eut lieu en avril dernier, le gouvernement sud-coréen déclara que de fausses informations publiées par Park sur son blogue avait ébranlé le marché des devises, entraînant une perte de 2,2 milliards de dollars pour le gouvernement. Ce faisant, selon le procureur, le blogueur avait ainsi violé une loi interdisant l’utilisation d’un ordinateur pour répandre une fausse rumeur dans l’intention de nuire à l’intérêt public.
Un éminent professeur en économie témoigna pour Park, déclarant entre autres que Minerve était un bien meilleur professeur d’économie qu’il ne l’était lui-même et qu’il avait été surpris quand il avait appris que le blogueur n’avait en fait aucune éduction formelle en économie. Le juge finit par conclure que même si les idées de Minerve sur la politique économique du gouvernement étaient fausses, Park croyait sincèrement qu’elles étaient vraies. Verdict : il n’était donc pas coupable d’avoir voulu nuire à la nation.
Malheureusement, en perdant son anonymat, Park avait aussi perdu sa crédibilité. Le gouvernement n’avait peut-être pas réussi à l’incriminer, mais en dévoilant sa vraie personnalité, il avait réussi à détruire une grande partie de l’estime que le public avait pour Minerve. Incapable de croire qu’un autodidacte pouvait en savoir autant sinon plus qu’un érudit, le public avait décidé qu’en fait Park n’était pas le vrai Minerve et lui avait tourné le dos.
Aujourd’hui, le gouvernement sud-coréen déclare qu’il est inapproprié pour lui de commenter des prévisions publiées par des citoyens sur l’internet, alors que quelques mois plus tôt, il poursuivait Minerve à cause de son influence sur le taux de change sud-coréen. Pour l’instant, Minerve s’est tu ou presque. Park écrit maintenant de façon intermittente dans la section économique d’un journal local. Il proclame toujours que la seule raison qui l’a poussé à créer Minerve, c’était le désir sincère d’aider ses lecteurs à sortir de la crise. « Certaines personnes utilisent l’internet pour l’argent ou la gloire, a-t-il affirmé. Pas moi ».
Minerve n’est certes pas un cas unique. Combien de personnes en ce moment bloguent et échangent sur l’internet sous le couvert d’un nom qui n’est pas le leur, pour une raison ou pour une autre ? En inventant Minerve, Park Dae-Sung a inventé un être plus grand que lui-même, aussi grand que ses rêves, un personnage sans peur puisque à l’abri, croyait-il, des représailles.
Que Park Dae-Sung soit coupable d’avoir dit, comme l’enfant du conte, que l’empereur était nu, n’est pas vraiment le problème. On devrait plutôt s’interroger sur les raisons qui font que, comme tant d’autres internautes, il lui a fallu se cacher derrière une fausse identité pour être capable d’assumer ce qu’il avait à dire.
Notre vie doit-elle ressembler à ce qu’on se rêve ou à ce que l’on est ?
Pour en savoir plus sur l’histoire de Park Dae-Sung > voir l’excellent article de Mattathias Schwartz, dans le magazine Wired du mois de novembre ou en ligne.







Park Dae-Sung n’était pas un spécialiste et n’avait aucun diplôme en économie mais sa connaissance et sa méthode d’analyse économiques sont beaucoup plus fortes que les gars de chez nous qui ont de bac, de maîtrisse ou de doctorat. Bongré que les gars de chez nous ont de bon diplôme avec de bonnes notes mais certains de ces gars ne sont que des morceaux de caca (pieces of shits). Il y a beaucoup d’examples depuis l’année passée (l’analyse de l’impact de la récession de Jim Flahirty et Stephen Harper est un bon example…).
Bravo Park Dae-Sung!